frater.jpg (7109 octets) Association Fraternité  Saigon - Cholon (Bác Aí)

 

Bulletin N°15
Janvier 1996
 

 

Mes chers amis,

Une nouvelle fois, depuis que le monde est monde, le sablier vient de s'inverser ; après avoir égrené 1995, il a commencé à laisser s'écouler les 366 jours de 1996. Comme le veut la tradition, je viens, au, nom du Conseil d'Administration et en mon nom personnel, présenter les vœux de Santé, de Prospérité et de Bonheur que nous formons pour les Fraterniennes et les Fraterniens à l'occasion de notre entrée dans l'année du Rat.

Les douze derniers mois ont été féconds en événements et en commémorations. Mais n'en-a-t-il pas toujours été ainsi : inondations, cyclones, tremblements de terre ont jalonné l'histoire de notre planète depuis sa création ; seulement les médias n'étaient pas là pour en décupler les dimensions réelles. Les guerres, révolutions, meurtres, viols et vols ont commencé très tôt, puisque si l'on s'en réfère à la Bible, Adam et Eve assistèrent au meurtre d'Abel par son frère Caïn ...Excellent début pour l'humanité, et bel exemple à l'appui de la future thèse de Jean-Jacques Rousseau "L'homme est né bon…".

L'accroissement du nombre des humains, leur perfectionnement intellectuel, artisanal, puis industriel n'a guère amélioré les choses, ni sur le plan individuel, ni sur le plan collectif. Pour ce qui concerne les commémorations, j'imagine sans peine nos ancêtres célébrant durant quelques siècles le début ou la fin du Déluge... L'eau a coulé depuis cette époque, heureusement pour nous, puisque cela nous permet de vivre autrement que sur un bateau.

Revenons à 1995. Passons sur l'élection de notre nouveau Président, les commémorations diverses et même les grèves qui durant presque un mois ont mis notre pays à genoux, éclairant l'égoïsme de chacun, la déresponsabilisation généralisée, la recherche effrénée de sécurité et d'assistance sur fond égalitaire. On prône l'égalité à courte vue, non pas celle qui implique d'aider tous ceux qui en ont le souci et la possibilité à s'élever, mais celle qui consiste à couper toutes les têtes qui émergent. Puis survenant à la charnière liant la fin de l'année solaire 1995 à l'aube de l'année lunaire du Rat, la disparition du précédent Président. Après une unanimité de quelques jours en raison de la fonction qu'il assuma durant 14 ans, c'est l'entrée tumultueuse dans l'Histoire. "On ne sort toujours de l'ambiguïté qu'à son détriment" avait-il écrit... Confirmation à un propos que j'aime à souligner depuis des décennies, à savoir que s'il est souvent tentant de mettre un homme sur un piédestal, il est préférable d'attendre avant de boulonner la statue. Aussi ne retiendrai-je de tous les traits qui constituent le visage de 1995 que l'anniversaire de la disparition du grand PASTEUR. Tous les siècles n'ont pas l'honneur d'avoir vu s'allumer une lumière qui illumine, à ce point, non seulement au-delà des frontières, mais jusqu'aux confins de la planète. C'est un rare exemple qu'il serait dommage de ne pas retenir pour alimenter notre réflexion, enrichir nos connaissances et nous aider dans l'action.

Né le 27 décembre 1822 dans une famille de condition modeste, Louis Pasteur eut, dès les classes primaires, l'occasion de "servir". C'était la mode de l'enseignement mutuel. Les élèves étaient divisés en séries. Le maître désignait, à la tête de chaque série, un moniteur qui faisait répéter et animait le petit groupe. Pasteur était le plus petit et n'était pas un élève "brillant" mais "bon ordinaire" selon son maître ; et pourtant, par sa régularité dans le travail et ses qualités de caractère, déjà il "émergeait". Jusqu'aux premières années du secondaire, il fut surtout remarqué pour ses capacités artistiques en dessin et peinture. C'est au collège d'Arbois qu'il va démontrer et développer les deux traits essentiels de son caractère qui marqueront toute sa vie : circonspection et enthousiasme. Son modèle sera, dès cette époque et restera par la suite, le Principal de son collège, pour lequel il aura non seulement du respect et de la reconnaissance, mais de l'admiration, car "Ce maître se proposait chaque jour d'élever davantage l'esprit et le cœur de ses collégiens et jugeait que si un homme instruit en vaut deux, un homme "élevé" en vaut dix". Lorsqu'on relit ses lettres de l'époque, on est frappé par la répétition, presque l'obsession de ce qu'il considère comme l'essentiel "Travail, tendresse et volonté"... "La volonté ouvre les portes aux carrières brillantes et heureuses, le travail les franchit et une fois arrivé au terme du voyage, le succès vient couronner l'œuvre". Pour lui, la volonté doit tenir la première place dans l'éducation, car mieux que tout le reste, elle dirige l'existence. Pour l'acquérir et la développer, il estime que la grande loi de l'homme est dans le perfectionnement de soi-même. Aussi les livres lus au début de la vie lui apparaissent avoir une influence décisive : "Un livre supérieur est une bonne action qui se renouvelle ; un mauvais, une faute incessante et irréparable". Plus il approche du baccalauréat, plus il s'oriente vers les sciences, mais il continuera à regarder comme essentielle la littérature, directrice des idées générales.


Bel exemple d'équilibre qui lui évitera de devenir comme t a n t d'intellectuels "monovalents", des borgnes, possédant un œil surdéveloppé et l'autre éteint. Titulaire du bac Lettres, puis du bac Sciences, il prépare l'Ecole Normale. Il sera très marqué par les cours de chimie du Professeur Dumas, successeur de Gay-Lussac très célèbre à l'époque. Comment ne pas méditer sur cette description de Pasteur "La salle était immense et toujours remplie". Il faut aller une demi-heure d'avance pour avoir une bonne place, comme au théâtre. Il y a toujours de 600 à 700 personnes". Quel sujet de réflexion pour nos étudiants d'aujourd'hui. Pour payer sa pension et ses études, Pasteur se fait surveillant et répétiteur. Admis à l'Ecole Normale, il continuera à donner des leçons. Son travail de plus en plus acharné et passionné, jusqu'à tard dans la nuit, inquiète ses parents ; il leur répond : "Une fois que l'on s'est fait au travail, on ne peut plus se passer de lui". Sorti 4ème de l'Ecole Normale, il est affecté comme professeur au Lycée de Dijon, assurant son enseignement dans des classes qui dépassent 80 élèves. "Ne penses-tu pas, écrit-il à un ami, qu'on a tort de ne pas limiter à cinquante au plus le nombre d'élèves ? ". Encore un aspect à méditer aujourd'hui où les revendications portent sur des classes de 25, 20 voire 15 et sur le recrutement immédiat pour les facultés de 6 000 professeurs, comme s'il s'agissait d'un produit sortant des chaînes de Peugeot ou Moulinex...

J'ouvre une brève parenthèse à ce sujet. J'ai eu à choisir à Fraternité, pour les classes Terminales, ou deux classes de 26 élèves avec une très bonne équipe d'enseignants dans l'une, et une moins bonne dans l'autre, ou une classe de 52 avec les meilleurs professeurs... La deuxième solution nous assura d'excellents résultats au baccalauréat.

Revenons à Pasteur qui, en 1852, est affecté comme professeur de Chimie à la Faculté de Strasbourg et arrive enfin en 1857 comme Directeur des Etudes Scientifiques à l'Ecole Normale. Il se voit attribuer, dans le grenier de l'Ecole, une petite pièce où il fait 36 degrés l'été et où il gèle l'hiver. Ce sera son laboratoire d'où vont partir ses premières grandes découvertes. Il travaille avec ténacité, persévérance et méthode ; chaque pas doit être "prouvé" avant de passer au second, étapes après étapes, il progresse, développe et ne dédaigne aucun résultat. Devant des découvertes qui, au départ, semblent inutiles, il aime à répéter comme Benjamin Franklin à la question "Mais à quoi cela sert-il ?" - "A quoi sert l'enfant qui vient de naître ? Il s'attaque au dogme de la génération spontanée, dogme indestructible depuis Aristote, Lucrèce, Virgile, Ovide, Pline l'Ancien. Il devient la cible des académiciens, des sommités scientifiques et médicales dont il bouleverse les certitudes. Il persévère et prouve. Méthodique, il a conscience que dans tous les domaines de la vie, il ne faut pas brûler les étapes et comme dans l'armée, il faut être lieutenant avant d'être capitaine, la plus saine ambition n'est que dans le raccourcissement des étapes ! . Les découvertes s'enchaînent et se succèdent. Par milliers, des ovins et des bovins meurent du "charbon". Pasteur prouve que les "bactéries" en sont la cause. Des professeurs de médecine taxeront cela de "stupidité". Il trouve le vaccin qui sauve : victoire scientifique, victoire économique, victoire française. Lorsqu'il commence à envisager l'application sur l'homme de la vaccination, on parle de "manœuvres criminelles". Mais la guérison du petit Meister, mordu par un chien enragé, consacre la vérité de sa découverte et sa gloire. Les portes des Académies des Sciences, puis de Médecine, puis de l'Académie Française s'ouvrent à lui.


Je ne m'attarderai pas sur les réalisations de Pasteur que chacun connaît. Ces quelques lignes n'ont pas pour objet de décrire son œuvre. Ce que j'ai voulu essayer de mettre en valeur, c'est la façon dont s'est forgé l'outil qui accomplira l'œuvre, c'est-à-dire l'homme. Un de mes oncles Curé aimait à me répéter chaque fois que quelque chose de mal arrivait : "Là où il y a l'homme, il y a de "l'hommerie"". Chez Pasteur, il n'y avait pas "d'hommerie".

Il aura été un des modèles les plus parfaits de l'accomplissement humain. Chez lui, ni revendication, ni sollicitation d'assistance, ni plaintes ou jérémiades, mais une foi et un enthousiasme communicatif, un sens des responsabilités qui lui fera prendre des risques aux moments décisifs, comme ce fut le cas pour la vaccination du petit Meister. Ajoutons à cela une modestie exemplaire, le respect des autres et de leurs opinions, le désintéressement et cette tendresse que l'on retrouve dans toutes sa correspondance, pour son épouse, ses sœurs, son fils, ses amis.

Voilà, mes chers amis, au seuil de cette nouvelle année, l'image que je souhaite accrocher dans votre mémoire pour que sa lumière vous éclaire tout au long des événements que vous aurez à suivre ou à subir durant les douze prochains mois.


J'y joins, avec le renouvellement de mes vœux, mes plus affectueuses pensées.

Le Président
Michel BRU
N

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