frater.jpg (7109 octets)           Association  Fraternité  Saigon  -  Cholon  (Bác Aí)

 

Bulletin N° 27
Février 2005

 

Mes Chers Amis,

2005, déjà !

2004 s’est évaporé, semble-t-il en quelques heures après 2003 en quelques jours, 2002 en quelques semaines … Monté, voici près de 82 ans, dans le train de la vie, j’ai l’impression d’avoir avancé d’abord lentement, puis de plus en plus rapidement et maintenant d’être emporté à une allure folle …Il est vrai que mes premiers voyages d’enfant se faisaient dans des compartiments de 3ème classe en bois tirés par des locomotives à vapeur qui s’essoufflaient dans les côtes, alors que l’homme en fin de mûrissement que je suis devenu se déplace maintenant soit en TGV soit en avion. De gare en gare j’ai entassé les souvenirs, quelques connaissances, des affections et des joies, des chagrins et des horreurs, mais à un rythme qui permettait d’analyser, de disséquer, de sélectionner, d’approfondir, de digérer … On voyait les panneaux des gares, on y lisait le nom qui y était inscrit … puis la locomotive, de plus en plus emballée par la science ne permit plus que d’apercevoir les écriteaux sans avoir le temps de lire les noms, avant de retirer même la possibilité de voir les panneaux. Que Lamartine eut de chance de pouvoir écrire « le temps n’a point de rive, il coule et nous passons … ». La vie s’écoulait certes, alors comme aujourd’hui, mais au rythme des rames ….

Et pourtant durant ce voyage, passager curieux, je me suis promené de wagon en wagon, de compartiment en compartiment subissant les arrêts plus ou moins longs, changeant de gare, de décors, de campagne, de climats … Que sont 82 ans dans les millions d’années de notre planète, pas même une goutte d’eau, à peine un atome de ce brouillard épais qui recouvrant quelquefois le matin la Rance jusqu’à mon balcon, me cache ce magnifique paysage qui s’étend au loin et dont l’existence s’est momentanément réfugiée dans ma mémoire. Alors ce n’est plus un survol de l’année 2004 écoulée, ni une anticipation de ce 2005 dont je suis en train de vivre l’aurore, qui se dessinent dans mon esprit, mais ce sont les images d’un passé que l’accumulation des ans n’empêche pas d’être si proche. L’école où les maîtres qui n’avaient pas étudié dans des instituts universitaires la pédagogie, étaient de vrais pédagogues, connaissant leur métier, le pratiquant avec quelle compétence, quel dévouement, quel amour !

Ils enseignaient d’abord par l’exemple : la tenue, la politesse, la rigueur, le vouvoiement n’altérant en rien l’amour des enfants qui leur étaient confiés ; dévoués à leurs élèves et au savoir, leur distanciation n’était ni affirmation de supériorité ni mépris, mais respect. Ce respect les rendait respectables, donc respectés. Ils n’étaient pas encore devenus des « prestataires de services ». « Maître » n’était pas alors un terme péjoratif, mais un idéal, une ambition. « Élever » les «élèves » dont ils avaient la charge, était leur souci permanent ; leur fierté était de faire de ces petits d’homme des « hommes » qui quelques années plus tard deviendraient des « honnêtes » hommes au sens du grand siècle.

C’est avec le temps que je comprendrai l’importance du fait que l’enseignement, comme la médecine et l’engagement religieux étaient alors beaucoup plus qu’un choix professionnel, mais une vocation, un apostolat au service du prochain. Malheureusement, progressivement devenu attrayant par la noblesse du métier, le rang social qu’il conférait et le pouvoir qu’il donnait, il s’est transformé en un métier, une situation, puis de plus en plus pour un certain nombre en un « job » dans un bon « créneau », quand ce n’était pas une sorte de « planque » .

Mais au sortir de l’école, je ne suis pas encore apte à philosopher … En juin 1940 c’est le premier bac suivi dès le lendemain des épreuves, de l’exode à pied vers ... le sud … Mes parents avec les 10 enfants dont je suis l’aîné s’agglutinant aux 9 millions de Français, de Belges, de Luxembourgeois qui fuient sur les routes de Champagne, puis de Bourgogne sans but précis mais vers … le sud … Dès le premier jour, les attaques des « Stuckas », les bombes, les chevaux morts, gonflés, déjà verdâtres et qui répandent une odeur pestilentielle, les vaches abandonnées, non traitées qui meuglent au bord des routes, les premiers cadavres humains découverts à 16 ans au milieu de ce qu’on appellera tout de suite « la débâcle ». Les nuits passées à plusieurs centaines, serrés les uns contre les autres dans la paille des églises avant de repartir « vers le sud » … Ce capitaine qui fait mettre en batterie, à Buxy en Saône et Loire, le canon que son unité a traîné depuis Vouziers dans l’Aisne durant plusieurs jours de retraite et découvre que les obus qu’il transporte ne sont pas du même calibre que le canon. Ces villages de quelques centaines d’habitants peuplés de milliers de réfugiés qui n’ont rien à manger. Les Allemands sont à Lyon … à Bordeaux …

L’armistice … le maréchal Pétain. Un cauchemar, un effondrement qui à 16 ans marquent déjà une vie … Bien sûr, durant des décennies, j’entendrai, combien de fois, par ceux qui n’y étaient pas : « il n’y avait qu’à … », « il aurait fallu, », « on aurait dû continuer à … ». Comme il est facile et agréable, dans un fauteuil, devant une tasse de thé, un whisky ou un cognac, de faire se battre les autres à mains nues et d’en rêver une victoire que les plus lâches, trop souvent, porteront à leur actif. Que de versions seront racontées, écrites dans les décennies qui suivront toutes prétendant à la vérité … Il est vrai que la vérité comporte autant de faces que de regards …

Puis à 20 ans, le camp … en Prusse orientale. Ironie du sort, près de Danzig, ville pour laquelle nous avons déclaré la guerre, nous nous sommes battus, avons sacrifié des dizaines de milliers de victimes. … Déjà arrivé au seuil de l’imaginable c’est le franchissement dans l’inimaginable … L’odeur caractéristique des dysentériques, la toux avant-coureur du départ proche vers l’au-delà, la faim qui vous torture l’estomac, la soif qui vous dessèche la bouche et le gosier, la vermine qui vous dévore et vous brûle, les morceaux de pain jetés en pâture à des êtres humains que l’on filme en train de se battre pour ramasser quelques bouchées et tout ce que ma plume se refuse à étaler sur le papier, tout cela organisé, perpétré par des hommes civilisés, au cœur de la civilisation occidentale, chrétienne …

O Homme, défini « animal raisonnable », perds-tu la raison que tu deviens le pire, le plus cruel, le plus brutal, le plus bestial des animaux !!!

Aussi lorsque j’extrais tout cela de la brume de mes souvenirs et que se découle la litanie des pourquoi ?, les vers d’Alfred de Musset émergent de ma mémoire : « l’homme est un apprenti, la douleur est son maître, et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert » .

Comme les pionniers de l’aérospatiale en panne dans le désert, errant assoiffés, la gorge sèche, la bouche en feu sur cette mer de sable, sous cette mer d’étoiles à la recherche du puits sauveur, naufragés du désert dans cette claire conscience de la proximité de la mort, dans ce silence que seuls peuvent entendre ceux qui l’ont une fois écouté et qui soulève en eux des interrogations dont les réponses leur laissent entrevoir l’éternel, les rescapés de l’épreuve, épurés par elle, seront préparés à des tâches qui, compte tenu de la pauvreté des techniques et du matériel de l’époque, peuvent être qualifiés de surhumaines.

Aussi lorsque j’aurai élagué tout ce qui n’a plus dans ma vie qu’une importance relative, j’arriverai aux années 60, Fraternité deviendra pour moi durant 15 ans l’expérience la plus enrichissante, la plus passionnante malgré les difficultés, les combats, les luttes, mêmes intestines. Rien ne me laissera de goût amer ou de regrets acides. Comme je le dis souvent depuis que la mode est aux 35 heures « à Fraternité, les 35 heures, je les faisais tous les jours », mais avec joie, avec amour, avec fierté. On m’a reproché quelquefois d’en faire plus pour mes élèves que pour mes enfants ; je ne l’admets pas car je n’ai jamais fait « plus » mais je concède que je n’ai jamais fait « moins ». J’ai eu, et je garde pour tous ceux que j’ai essayé d’ « élever » une affection, certes différente, mais certainement pas inférieure à celle que je porte à mes propres enfants que j’ai tenté de « bien élever ».

Bien sûr, l’homme n’escalade ni facilement ni spontanément les chemins qui conduisent vers les sommets, donc vers la lumière. Il y faut du travail, de la persévérance, beaucoup d’amour et pourquoi pas aussi une bonne dose d’humour ….

Ma chance à Fraternité sera de pouvoir choisir mon personnel. Tous les chefs d’établissement sont obligés d’accepter les enseignants que lui adresse l’Administration. Or, comme la qualité d’une société dépend essentiellement des hommes qui la composent, une des tâches primordiales d’un responsable est le choix de ses collaborateurs ; cela est vrai pour toutes les professions, mais au plus haut degré dans l’Éducation.

On ne confie pas la construction de sa maison à un maçon dont le dernier bâtiment construit s’est écroulé ; on ne confie pas sa santé à un médecin sans science ni conscience ; on ne confie pas sa vie à un chauffeur dont on sait qu’il a déjà eu de nombreux accidents et condamné pour des infractions au code de la route ; on ne confie pas un litige à un avocat dont on sait qu’il perd toutes ses causes. Alors comment confier nos enfants à des gens sans tenue, sans éducation, sans politesse, sans colonne vertébrale morale, qui dépriment devant le moindre souci, consacrent la plus grande partie de leur temps à égrener le chapelet de leurs revendications et de leurs récriminations. Or, si jusque dans les années 60 « l’esprit de service » a prédominé à l’Éducation Nationale, dès 1946 déjà, la montée en puissance des syndicats sous couvert de défense des intérêts des enseignants, a visé en réalité – et réussi – la prise de pouvoir d’un ministère-clé ; miné de l’intérieur, l’édifice va progressivement se détériorer de plus en plus rapidement et de plus en plus profondément. La démocratisation accélérée entraînant un afflux massif d’élèves pour lesquels les infrastructures n’ont pas été prévues et devant lesquels le nombre d’enseignants est totalement insuffisant, les lycées explosent, les universités bientôt sont submergées. On se réjouit de cette « démocratisation » « subie » sans aucun plan ; comme il n’y a plus assez d’agrégés, de certifiés, on pioche dans les réserves de PEGC et d’instituteurs, on recrute à tour de bras des maîtres-assistants, des auxiliaires, dont beaucoup sont dévoués et aiment leur métier, mais à qui il manque 4 ou 5 années d’études supérieures indispensables à un enseignement de bon niveau. Et l’on va demander à ces enseignants mal ou insuffisamment formés – voire pas du tout – d’enseigner des matières qu’ils ne maîtrisent pas et en plus de « gérer les phénomènes relationnels », gestion pour laquelle ils ne sont pas préparés et dans laquelle ils perdront le peu d’autorité qui leur restait, devant des jeunes à qui une mesure facile à prendre et populaire a donné le droit de vote à 18 ans, sans veiller au préalable à ce que ces adolescents aient acquis d’abord discernement, repères et perspectives. D’autre part, le vent de l’égalitarisme se met à souffler. Dès 1964, le livre d’un sociologue tente de démontrer que « les lettres » favorisent les enfants de famille ayant « un capital culturel » ; cette première offensive contre les lettres va se traduire durant des années par une véritable dictature des mathématiques, la disqualification du latin, du grec et le désintérêt pour la littérature. Puis vient ce joli mois de mai 68 où les lycéens en grève décrètent l’abolition du système de la notation « bourgeois et répressif », entraînés par le slogan « il est interdit d’interdire ». Progressivement être bon élève n’est pas être doué, travailleur, persévérant, mais bourgeois, privilégié, appartenant à une caste socioculturelle favorisée ; fini les bons points, les tableaux d’honneur, les distributions des prix, qui pourtant, à côté des prix d’honneur et d’excellence, veillaient à distribuer des accessits et des prix de consolation aux moins doués mais ayant fourni un effort méritoire. L’avancement automatique, la montée systématique dans les classes supérieures va aboutir à une baisse générale de niveau. Alors va se développer, puis s’amplifier, dans les lycées et les universités « parking » l’absentéisme de plus en plus généralisé. L’école buissonnière avait  certes son charme lorsqu’il existait encore des buissons autour de l’école. Depuis qu’ils sont remplacés par le béton, ces jeunes, par ennui, errent, flânent, cherchent tous les moyens de « tuer le temps », première étape sur la voie de la violence, d’abord à l’encontre de leurs camarades plus doués, plus travailleurs, puis de leurs professeurs dont ils sont incapables de comprendre les cours, dont ils n’admettent plus les rappels à la morale et à la discipline …. La mode étant à la suppression de toutes les contraintes, la décontraction s’étend à l’ensemble de la société, enseignants et élèves … et parents. Devant la durée et l’ampleur de la détérioration, la première question qui vient à l’esprit : « y-a-t-il encore un pilote à bord ? ». Hélas la réponse n’est pas simple car il n’y a plus de volonté. Devant votre foyer, vous avez le papier, le bois et l’allumette, encore devez-vous avoir la « volonté » de frotter l’allumette, sinon, même si vous êtes en possession de tout ce qu’il faut pour faire du feu, vous n’aurez pas de feu. Or, une administration vise d’abord à continuer d’exister et telle un cancer à se développer par de multiples métastases, ce qui explique qu’elle ne peut admettre et reconnaître que ses actes peuvent être  inutiles voire nuisibles.

La France qui adore collectionner les exceptions et réaliser des œuvres « uniques au monde » ou que « le monde entier nous envie » possède la première et la plus colossale administration au monde : le Ministère de l’Éducation nationale. Un million et demi de fonctionnaires gérés depuis 1971 par un ordinateur parfait pour digérer les détails d’identité, d’ancienneté, de charges familiales, de diplômes, mais totalement inefficaces pour apprécier les qualités pédagogiques et la valeur du travail d’un enseignant. Les ministres se sont succédés à un rythme soutenu depuis des années ; l’explication a été donnée lors d’une conférence de presse par le dirigeant d’un des plus importants syndicats « si le syndicat le décide, je me fais fort d’avoir la peau du ministre » … D’autre part, le principe de base étant qu’il ne faut surtout pas irriter le corps enseignant, cela risquant d’avoir des conséquences fâcheuses sur le plan électoral , - ce qui est évidemment beaucoup plus important que l’amélioration de la qualité de l’enseignement -, qui osera s’aventurer dans des réformes ? Un de nos ministres de l’Éducation et non des moindres, aimait répéter aux journalistes : « on ne peut pas guérir un malade en lui répétant « vous êtes fichu » ». Si le raisonnement contient une part de vérité, il n’implique pas cependant qu’il suffit pour guérir un malade de lui dire « vous êtes guéri ». C’est pourtant ce qui fut fait, avec les résultats qui sautent aux yeux aujourd’hui.

Pour réformer l’Éducation nationale, il ne suffit même pas d’être un génie, doublé d’un saint, mais il faudrait être Dieu le Père lui-même ; et  encore je crains que, trouvant la tâche beaucoup plus difficile que la création du monde, il n’y renonce. Pour terminer ce sombre tableau, je ne voudrais pas manquer la cerise sur le gâteau : la décision de recevoir au Baccalauréat 80 % des candidats.

Dans un précédent éditorial, j’avais suggéré la retraite à la naissance, allons plus loin, donnons au petit français le jour de sa naissance dans son berceau avec la retraite, le Baccalauréat. Imaginez les économies : plus de lycées, plus d’enseignants – donc pas de grèves d’enseignants …

Fraternité, jusqu’à avril 75 eut la chance d’échapper à ce tourbillon et à tous ces soubresauts, et de maintenir et même améliorer chaque année son niveau. Certes, j’eus à subir lors d’une inspection générale des critiques acides pour les « libertés » que je prenais avec la réglementation : « si vous étiez en France, vous devriez …. » - « Monsieur l’Inspecteur Général, je ne suis pas en France …. ».

Voilà, mes chers amis, un bavardage en famille avec vous, mes enfants qui me restez si proches et toute l’équipe des enseignants qui, la main dans la main, m’a aidé à réaliser Fraternité dont vous avez tous le souvenir et dont personne n’a à rougir.

A l’aube de cette année du COQ, je tiens en mon nom et au nom de tous les membres du Conseil d’Administration, à vous souhaiter « Bonne et Heureuse Année » ; que le COQ vous apporte , à vous et à vos familles, Santé, Prospérité et Bonheur.

 Le Président

Michel BRUN

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